mardi 28 juillet 2015

Géographie de l'instant (Sylvain Tesson)

Un recueil de textes, certes, mais peut-être à ce jour qui constitue le livre le plus riche de Tesson – à l'instar du Qu'est-ce que je fais là ?, de Bruce Chatwin. Dans cette Géographie de l'instant, l'auteur enseigne en effet une doctrine de vie et fait part des observations sur le monde d'un « marcheur converti à l'ascétisme de la piste », lui-même en l'occurrence. Et s'il s'interroge sur l'impératif de partir, de voyager, sa réponse est qu'il n'a trouvé aucun motif de ne pas le faire. Il ressent intensément ce besoin et il le fait savoir. Dans le même temps, il ne raconte pas d'histoires et sait aller à l'essentiel. En particulier quand il évoque la Russie, un territoire où tout semble encore possible. Le texte « Vivre, boire et se pardonner » est chargé de significations et témoigne du don d'observation de l'auteur. Ainsi : « Les Russes possèdent le don de jeter toutes leurs forces dans la bataille de l'instant », et encore : « Moi, quand j'arrive en Russie, je respire. Comme si on avait ouvert la fenêtre. » Cette culture s'accorde sans doute avec les principes d'ascétisme que Tesson s'est donnés, un peu aménagés tout de même puisque l'alcool n'en est pas absent. (Ce qu'il a payé cher lors de l'escalade du chalet de Jean-Christophe Ruffin...)
Mais, sous bien d'autres horizons, il trouve matière à exprimer sa différence, et l'abîme qui le sépare parfois de la condition de ses semblables (même s'il lui faut parfois savoir sacrifier aux obligations et impératifs germanopratins). Et quand il manifeste sa réprobation, il ne va pas toujours dans le sens du politiquement correct. Nous n'en sommes pas dupes, le statut d'écrivain-voyageur implique le plus souvent un attachement modéré à un système qui déploie essentiellement ses tentacules au sein des métropoles et que sous-tend un relativisme utopique, relativisme en fait tout « relatif » propre aux sociétés occidentales. Par exemple, dans le Paris socialiste, on ne fête pas le carnaval ou la fin du carême mais le nouvel an chinois ou la fin du ramadan. Comment aimer le Paris socialiste, et le Paris tout court, cette figure moderne de l'Urbs ? Là est toute la question quand les vastitudes vous appellent...
Quant aux livres qui l'ont accompagnés, peut-on dire qu'ils ont contribué à faire de Tesson un homme complet, homme d'action autant que de pensée ? Sans doute du fait que ses lectures ne sont pas anodines. Qu'on en juge : Hamsun, Matzneff, Cioran, Nietzsche, Schopenhauer, Jünger, Mishima, Morand ou Keyserling. Nous avions eu un aperçu de ces viatiques lors de la lecture de Dans les forêts de Sibérie, déjà chroniquée dans ce blogue. Du reste, cette Géographie se termine sur un magistral éloge de la lecture. (« Le livre sacre le lieu où il est lu. ») Et la boucle est bouclée.


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire