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mardi 19 juillet 2022

Le Quartier des antipodes (Arnaud Bordes)

 


Arnaud Bordes n’est pas très contemporain. Pour commencer, ses goûts en matière de littérature s’orientent plutôt vers les classiques, quelquefois oubliés, mais d’un temps où les auteurs savaient écrire. Ces bonnes fréquentations ont influé sur la composition de ce Quartier des antipodes. Mais sans rien de surprenant pour qui est habitué à côtoyer Bordes, dont chacun des livres porte en lui l’exigence d’un style où la phrase est sûre, la langue riche. Il faut dire que les références de l’auteur sont des pointures de la taille de Nerval, Gautier, Alain-Fournier ou Mérimée qui apparaissent, du reste, au détour de ces nouvelles comme autant d’hommages rendus. Nouvelles sombres, voire gothiques, mais dont les horizons sont considérablement élargis. Au gré des récits des narrateurs de ces histoires, histoires dans l’histoire, le lecteur est transporté dans des lieux à haut risque. Du Paris de Nerval, à la mer des Caraïbes, en passant par le pays de Galles, le Caire de Méhémet Ali et le désert, les tranchées de 1914, le Stalingrad de 1942, et le ventre de souterraines et labyrinthiques galeries. Comme dans les nouvelles de Bordes, on croise des personnages jamais très ordinaires, tout droits sortis de l’imagination de l’auteur ou projections de la réalité (on se souvient des deux figures émergentes d’Annemarie dans Pop conspiration et de Jeanne Sixte dans On attendra Victoire, mais aussi de la galerie de portraits de son Magasin des accessoires). Ils sont flibustiers, reîtres, poilus, aristocrates, écrivains, actrices, catins, mais aussi présences innommables, tapies dans l’ombre, préfigurant la mort. On sent nécessairement planer sur ces pages des atmosphères lourdes, poisseuses, glaçantes. Il faut oser fréquenter Arnaud Bordes, s’immerger dans ses fascinants univers. Indifférent aux modes, il construit une œuvre à part, d’une grande exigence et qui laisse loin derrière bien des productions actuelles.

dimanche 5 octobre 2014

Les récits de la demi-brigade (Jean Giono)



Ecrites entre 1955 et 1965, les quatre nouvelles qui composent ce recueil nous entraîne des Alpes de Provence aux Cévennes pendant la Restauration. Le narrateur, Martial Langlois, ancien soldat des armées impériales devenu capitaine de gendarmerie, y croise des bandits de grands chemins, des comploteurs légitimistes, des préfets carriéristes. Ayant fait la loi, sabre au clair, aux côtés de Soult, il en est réduit dès lors à l'appliquer. Serviteur du régime, il fait son métier avec une certaine désinvolture et du détachement, mais risquant sa vie et tuant au besoin, avec ce qu'il faut de recul pour ne pas être dupe. Lucide, il se définit lui-même ainsi : « Ce n'est pas que je sois un héros. Je ne les aime guère et je m'arrange fort bien de la vie ordinaire. Mais le travail bien fait est encore ce que j'ai de mieux pour me distraire. » On sent dans ces récits, débarrassés du lyrisme de ses premiers romans, la nostalgie de Giono pour une terre encore frustre et mystérieuse, peuplée d'être de chair et surtout de sang, qui n'hésitent pas à quitter leur labeur pour pratiquer le brigandage.


mercredi 10 septembre 2014

Mr Ashenden agent secret (Somerset Maugham)


Maugham n'est pas qu'un prétexte à la rime dans une chanson d'Alain Souchon. Il est un de ces écrivains qui œuvra dans la première partie du siècle dernier et que l'oubli frappe injustement. Le lectorat porte ses suffrages vers des auteurs de seconde zone, insipides et inopportuns, bref : actuels. Or, que de talents, que de pépites sur lesquels le temps n'a pas de prise, et qui méritent par là d'être lus. Les nouvelles de Somerset Maugham se rangent assurément dans cette catégorie. Maugham a ouvert la voie au roman d'espionnage, même s'il ne s'est pas cantonné à ce genre. Cynique, désabusé (mais sans trop forcer la note), et ne se prenant jamais tout à fait au sérieux, l'écrivain britannique a inspiré Graham Greene, Eric Ambler et John le Carré.

Mr Ashenden est le héros des huit nouvelles de ce volume. On le suit à travers l'Europe du premier conflit mondial, jusqu'au fin fond de la Russie où se prépare la révolution bolchévique. L'auteur, lui-même un temps agent secret, connaît son affaire, même s'il déclare dans sa préface qu'il préfère prendre des libertés avec son expérience pour élaborer plus librement son récit. La recette est savoureuse, so british. Pas de coup de théâtre, pas d'analyse psychologique inutile mais avant tout une atmosphère que l'humour ne renonce pas à visiter. Tout l'art de Maugham tient dans ce qu'il a choisi de naviguer à sa guise dans ces histoires où l'intrigue est souvent secondaire. Il sait captiver le lecteur avec des personnages en proie au mensonge, à l'amertume mais qui peuvent aussi être touchés par l'amour. Au fond, représentants de nos qualités et de nos vices. Un style maîtrisé qui favorise une lecture des plus agréables.


lundi 8 septembre 2014

En route vers l'ouest (Jim Harrison)





Jim Harrison est un adepte du poète Gary Snider et il ne s'en cache pas. Dans En route vers l'ouest, on retrouve l'Indien déjanté Chien Brun parti à la recherche d'une peau d'ours égarée du côté de people de Santa Monica amateurs de reliques authentiques. Mais on appréciera aussi l'histoire d'un Joe trépané qui a choisi de vivre dans une caverne et suspend son hamac à vingt mètres au-dessus du sol. Voilà trois croustillantes nouvelles en tout cas pleines de d'air pur et d'impératifs libertins - où l'on voit de vieux schnocks s'offrir quelques revigorantes parties de jambes en l'air, Viagra aidant ou pas. Harrison a un style bien à lui qu'il émaille de formules tout à fait salutaires. "Ni les livres ni la télévision ne parviennent à extrapoler un monde qui se découvre à pieds, ainsi que l'ont appris nos ancêtres", proclame un de ses héros. Et, selon cet adage, l'écrivain met en scène des personnages égarés dans un monde techno-marchand auquel ils se sentent étrangers, et qui parcourent avec bonheur les infinités du Michigan et du Montana en pêchant, en bivouaquant et en s'octroyant des nuitées à la belle étoile que la pluie ne décourage pas. Ainsi qu'il l'écrit : "la vie dans les bois vous prépare seulement à la vie dans les bois", ce qui est déjà exceptionnel par les temps qui courent ! Un must de la littérature U.S. contemporaine.

vendredi 5 septembre 2014

La réponse des hauteurs (Bernard Amy)



Bernard Amy, physicien, chercheur en sciences cognitives, est aussi alpiniste. Membre actif de Mountain Wilderness, il participe aussi à des revues telles Montagnes Magazine, Vertical ou Altitudes. Dans La réponse des hauteurs, il a rassemblé des nouvelles qu'il y a précédemment publiées au gré des parutions et cette initiative doit être saluée. Amy ne se contente pas de dérouler quelques récits d'ascension, il use de son évidente expérience et de sa connaissance de la montagne pour aller plus loin , et plus haut !, dans l'étude des motivations et des peurs qui poussent l'homme à gagner les sommets. Et si les hauteurs lui donnent une réponse c'est que, déjà, s'est inscrit un dialogue entre elles et lui.
Un beau livre en forme d'hommage aux amoureux des altitudes inviolées ou à conquérir.


jeudi 4 septembre 2014

L'homme qui voulait changer le monde (Hermann Hesse)




L'auteur du Loup des steppes est moins apprécié pour ses nouvelles. C'est bien dommage car peut-être aurait-il gagné à condenser quelques-uns de ses romans par trop fastidieux pour leur donner cette forme qui semble lui convenir à merveille. La première nouvelle de ce recueil, intitulée Le loup, vaut à elle seule d'acquérir ce volume. Six pages d'anthologie bouleversantes et chargées de ce qu'on n'appelait pas alors écologie mais respect ancestral pour la Nature, mère nourricière et réceptacle de la biodiversité et des beautés visitées par la force instinctive. Les autres textes n'en sont pas moins à négliger, en particulier celui qui donne son titre à l'ouvrage. On sait qu'Hermann Hesse fréquenta la communauté d'inspiration völkisch de Monte Verità, sise au bord du lac Majeur (le vitaliste Ludwig Klages, D. H. Lawrence ou le poète Stefan George y firent des apparitions remarquées). Il s'en inspire librement et avec talent pour composer, comme dans Les Frères du soleil ou Robert Aghion (deux autres longues nouvelles), une ode à la révolte contre la modernité et ses froides injonctions. Même si Hesse montre qu'il a conscience que se démarquer peut aboutir à quelques amères désillusions, l'expérience du marginal le fascine.

L'amour de la vie (Jack London)




Jack London est moins connu comme auteur de nouvelles. Ainsi qu'il le raconte dans Martin Eden, cet autre lui-même, c'est par ce genre qu'il a amorcé sa carrière littéraire. Il y a jeté toute la matière de sa précoce expérience d'aventurier bourlingueur. Les nouvelles de ce volume ont pour cadre l'Alaska, et en particulier le Klondike où London a été chercheur d'or. On y plonge dans l'univers le plus roboratif, celui d'une nature hostile où évoluent ours, chiens, loups, homme et femmes guettés par la folie ou par la mort. On y trouve surtout exprimée avec talent cette volonté qui dirige la vie et qui est plus forte que le désespoir ou la fatigue extrêmes, humaines, trop humaines.