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samedi 30 juillet 2022

La polyphonie du monde (Jean-François Gautier)


Jean-François Gautier ne sacrifiait pas aux injonctions ambiantes et aux déviations mentales qui les sous-tendent. Il a rejoint les dieux en 2020. Les dieux, il les évoque dans ce livre entretien les sujets abordés ne se limitent pas cependant à eux seuls. Gautier se montre soucieux de la situation de l’Europe, non pas réduite à sa portion administrative et marchande, ouverte à toutes les migrations, mais en regard de ce qui la constitue ; ses terres, ses frontières, ses ethnies, son génie. Il nous parle des causes directes de dévitalisation et d’épuisement des consciences. Sur la polyphonie du monde, et la conception polythéiste qui en découle, le philosophe invite à s’affranchir d’une représentation monochrome de type monothéiste. Forcément, le mythe et le concept doivent être opposés aux technocraties et aux religions révélées. À cet égard, il se fait sociologue et géopoliticien, mais ne néglige pas pour autant d’aborder le domaine de l’art qui ne doit pas être évacué de l’héritage européen.

Un livre posthume pour contribuer à éclairer notre pensée. C’est tout l’intérêt de la littérature que de permettre à ceux qui nous ont quittés de continuer à nous parler.

mardi 19 juillet 2022

Les Vraies Richesses (Giono)

 


Les Vraies richesses est un écrit dédié « à ceux du Contadour ». Giono y expose les raisons qui l'ont poussé à en rédiger la matière. Il propose à ses lecteurs d'organiser une montée à l'endroit qui lui a inspiré le plateau Grémone de son précédent et flamboyant roman Que ma joie demeure. L'écrivain et ses compagnons quittent Manosque pour gagner en deux jours le Plateau de la montagne de Lure. Giono se blesse au genou la petite troupe est immobilisée dans le petit village du Contadour. « Tout a commencé là. Nous ne sommes partis qu'après avoir acheté tous ensemble une maison, une citerne et un hectare de terre autour. Là est désormais notre habitation de l'espoir. » , au Contadour, entouré de ses compagnons, tandis qu'au-delà s'étend « l'élargissement de la vie du monde », Giono éprouve une infinie sensation de bien-être, celle où s'expriment les authentiques valeurs. C'est avec cette vision à l'esprit qu'il compose Les Vraies Richesses. L'écrivain, en poète, déploie ici tout son talent et sa puissance d'évocation. Le terroir, la ruralité, les paysages éternels, les bergers, les paysans. Il déplore la vie des villes où tout est corrompu et voué à la complication. Dénonçant ce monde plein d'artifices et d'inutiles rutilances qui voudrait s'imposer à tous. Un discours qui n'a rien perdu de son mordant.

Horizons intérieurs (Raymond Espinose)

 

Que de thèmes traités sous cet oxymorique titre ! Horizons intérieurs se présente sous la forme d’une sorte de bréviaire, bien plus qu’un simple recueil de textes, où l’écrivain met en scène ses passions, ses obsessions, ses enthousiasmes, aussi bien que ses aversions. Anarchiste, sportif, abstème, romancier, essayiste, poète, biographe, Espinose aborde les sujets les plus divers en témoignant de la grande culture qui est sienne mais aussi d’une curiosité et ouverture d’esprit remarquables. Lire, voir, écouter, vivre, c’est l’honnête proposition d’un corps sain habité par un esprit sain. Que soient évoqués Jacques Dufilho, Malaparte, Stirner, Morand, Giraudoux, Dominique de Roux, Karajan ou Pierre Schoendoerffer (liste très loin d’être exhaustive), ou que soit traité de la mort, de la religion, de l’anarchisme ou du côté tragique de la vie, Raymond Espinose nous passionne et vise juste, en particulier s’il faut déboulonner quelques fausses idoles, adoptant le côté anarque de Jünger qu’il affectionne tant. Une voix qu’il fait bon entendre résonner – et raisonner – dans un paysage dont les horizons entrent souvent en cohérence avec les nôtres.

Les Templiers du prolétariat (Alexandre Douguine)

 

Les premières pages de ce livre traitent du national-bolchévisme, mouvement pulvérisant les valeurs figées de la droite et de la gauche pour les réunir, et dont Douguine fut à l’origine avec Edvard Limonov (deux opposants à la Russie de Poutine). À travers le côté traditionaliste de ce mouvement, ennemi de la société ouverte et du libéralisme, se révèle l’âme russe, ainsi que le rôle sacré et messianique de cette grande nation. Douguine revient ensuite régulièrement sur l’importance de la religion orthodoxe, que les années de communisme n’ont pas mise à bas, et qui fait que son pays peut être naturellement associé à une troisième Rome. Et il ne peut s’empêcher de voir, dans l’Europe décadente et la société occidentale dans son ensemble, un réel problème pour la Russie dotée d’un destin supérieur. Il est passionnant et instructif de le suivre dans le développement de sa pensée, où il n’est pas trop mal accompagné puisqu’il convoque des figures comme celles d’Evola, de Guénon, de Parvulesco, de Debord, Crowley, Jünger ou Dostoïevski. Par-delà les questions de la tradition, il traite également du fascisme, de la paysannerie, du prolétariat (le titre de l’ouvrage n’étant que celui d’un texte parmi les autres qui composent celui-ci) ou du chamanisme ! Mais l’âme russe c’est aussi la littérature et le théâtre, dont l’auteur nous fait découvrir quelques récalcitrants et dissidents encore peu connus par chez nous ou trop partiellement. Une lecture instructive, traversée par les notions d’identité et de sacré qui nous parlent résolument.

La Nostalgie du sacré (Michel Maffesoli)

 

Michel Maffesoli continue à porter son regard sur ce monde qui bascule, sortant d'une modernité agonisante pour entrer dans une ère qui n'en est pas moins exempte d'incertitudes. Ce seul basculement réjouit le sociologue. Il en attend beaucoup, peut-être un peu trop. Mais il est intéressant de le suivre dans ses multiples développements à l'heure où les mentalités universalistes continuent d'idéaliser un monde « en mouvement », où évolue un individu égalisé et hors sol. Car il faut bien se rendre à l'évidence, cette modernité finissante croule sous le poids de la morale, des interdits, des tabous et de la repentance. L'entrée dans la postmodernité est, autant que faire se peut, supposée nous débarrasser de toutes ces vieilles lunes. Elle est plus particulièrement marquée par le retour du sacré. Qui s'exprime essentiellement dans le catholicisme et son incontestable côté polythéiste – entre autres, le culte de la mère et des saints. Ici se tient en effet le réceptacle des traditions et du génie artistique européen. Si Maffesoli avance des analyses parfois discutables, en particulier sur la résurgence des traditions et un regain des pratiques religieuses auxquels il déclare assister, son essai constitue néanmoins un fécond moment de lecture.

dimanche 31 janvier 2021

La religion dans la démocratie (Marcel Gauchet )

 

Quelques auteurs contemporains se sont penchés sur les problèmes générés par l'influence du monothéisme au sein de la cité. Michel Onfray et Jean Soler, en particulier. Aujourd'hui, pour prétendre en réduire les effets on convoque le mot « laïcité »... vocable qui relève cependant de la terminologie du monothéisme. Marcel Gauchet, en 1998, date à laquelle est paru cet essai, préfère parler de « sortie de la religion ». Ce moment arrive quand l'homme se donne sa propre loi face à la religion qui cesse alors d'être déterminante. Mais qu'implique cette sortie ? Et, dans ce cas, que substituer à la religion ? La réalité des « appartenances sensibles » aux assises théoriquement les plus solides, autrement dit l'identité, seule garante possible de l'homogénéité d'une nation ? Ou bien le marché, l'ultralibéralisme, la société ouverte et le règne du même ? Paradoxalement, constate Gauchet « ce sont les minorités qui ont tendance à être favorisées par rapport aux majorités [puisque] la considération des composantes tend à prévaloir aux dépens de l'unité collective ». Et c'est là tout le problème si l'on ne veut pas voir se détériorer le lien social. Car ces procédés favorisant les particularismes ont, de fait, engendré un retour du religieux, l'islam en l'occurrence, que Gauchet pressent en même temps qu'il ne le nomme pas. En 1998, ce monothéisme-là n'avait pas alors atteint, il est vrai, la capacité de nuisance à laquelle sont aujourd'hui confrontées la plupart des nations de notre continent.

La force de l'imaginaire + Ecosophie (Michel Maffesoli )

 

Cet essai de Michel Maffesoli ne délaisse pas le domaine de la postmodernité, dont le sociologue s'est fait un des théoriciens reconnus. Mais il s'attaque plus précisément ici à une pensée alourdie par les préjugés et les scléroses. Pas de révélations de ce côté, cette bien-pensance qui ne pense pas est toujours constituée des mêmes : journalistes, universitaires (les inénarrables « enseignants-chercheurs ») et toute une frange d'« eunuques de la pensée » plus aptes à moraliser la vie publique qu'à tenter de la comprendre. Déconnectés du réel, ces esprits sans esprit, arrogants et assurés de l'infaillibilité de leurs jugements, continuent à raisonner dans l'entre-soi. Supplétifs d'une bureaucratisation qui a déconnecté les élites du peuple, ils contribuent à cautionner un système fondé sur le mensonge et le simulacre. D'où la perte de leur crédibilité médiatiquement parlant (et qu'ils trouvent, évidemment, injuste). On assiste dès lors à une compétition sous-jacente entre ordre rationnel et ordre émotionnel. À cet égard, Maffesoli pointe cette « raison sensible » (oxymore pleinement assumé par l'auteur) surgie face aux rigidités du rationalisme moderne venu saturer l'idéal démocratique. Il annonce un retour du lien social conditionné par l'imaginaire et l'immatériel (coutumes, traditions, sagesse populaire, mythes). Bref, un vivre ensemble qui n'a rien de fabriqué ou d'artificiel, mais revêt une réelle signification.

L'imagination au pouvoir, criait-on en Mai 68. Maffesoli répond en écho : force de l'imaginaire. Pour transcender la pensée calculante et redonner sa légitimité au « pays réel » face au « pays légal ».




Michel Maffesoli propose dans ce nouvel essai une plongée dans le naturalisme. Il est lucide sur la façon avec laquelle la modernité considère la nature, comme une chose inerte, sans âme, sans immanence dont on ne pourrait retirer un quelconque enseignement par la seule expérience. Il perçoit aussi cette dichotomie entre les puissants, installés dans leurs privilèges et préjugés, et le peuple, doté d'une « connaissance ordinaire » pleine de bon sens, qui n'a pas renoncé à s'enraciner. Si Maffesoli se fait parfois un peu trop optimiste, en particulier sur les facultés de jugement des nouvelles générations pour lesquelles le « retour aux racines » reviendrait à l'ordre du jour (c'est à voir), son essai n'en est pas moins instructif et édifiant. Notamment à l'heure où l'écologie voudrait s'accorder avec le rationalisme mondialiste et indifférentialiste. Face aux adeptes de Faust et de Prométhée, l'auteur encourage à penser autrement, non comme ces armées de bien-pensants qui disent savoir et qui ne savent pas. Nous ne sommes pas loin de penser comme lui.



jeudi 3 octobre 2019

Une très légère oscillation (Sylvain Tesson)



Ce n'est pas le meilleur Tesson. Et contrairement à ce qui est indiqué sur la couverture ce n'est pas un journal. Plutôt un recueil de textes déjà parus dans diverses revues, rassemblés et agencés pour la circonstance. Géographie de l'instant, ouvrage constitué sur le même principe est, selon nous, plus essentiel. Seulement, Tesson est un garçon dont on ne doit bouder aucun des livres. Car il vit et plane très au-dessus de la production littéraire du moment. Il parcourt la planète, s'en va méditer dans une cabane au bout du monde, entretient le goût du risque et des excès, boit trop, manque finir ses jours en bas d'un chalet qu'il a tenté d'escalader, sort du coma, se réadapte en traversant la France à pied (thème des Chemins noirs), réalise qu'il avait aussi des trésors à portée de main, puis le prurit du voyage lointain le reprend. Au fond, il demeure fidèle à lui-même. Son style continue de baigner dans la passion déraisonnable, le désenchantement, l'humour, le cynisme. Il est jalonné d'aphorismes, de coups de cœur, de coups de gueule (contre Daech et les monothéismes abrutissants, liste non exhaustive). Ce qui fait aussi la richesse de Tesson c'est son côté très peu consensuel. Il nous a révélé dans son récit Dans les forêts de Sibérie que ses lectures ne le sont pas moins. Ça nous change de la soupe ordinaire et nous ne serions pas fâchés que la littérature actuelle soit plus souvent animée d'aussi légères oscillations.

mercredi 31 août 2016

Le temps d'Antigone (Éric Werner )


Nos mythes ne prennent pas toute l'importance qu'ils devraient. Cette époque que l'on répugne à nommer nôtre, pleine d'arrogance, tissée de certitudes elles-mêmes sous-tendues par des idéologies mortifères, leur tourne le dos. Ils sont cependant pleins d'enseignements. Éric Werner, dans ce nouvel essai, ne se réduit pas à étudier le mythe d'Antigone mais il le met au centre de son propos et en résonance avec la civilisation européenne. Antigone, c'est la figure de la résistance qui demande à ce que soient respectées les lois non écrites, les lois de la nature, d'une nature que l'homme a désacralisée et souillée. C'est aussi une invitation à être ce que l'on est – de manière idiosyncrasique – plutôt que tels qu'un monde artificiel voudrait que l'on soit. En ce sens Antigone exprime la rébellion. Une figure rejointe, selon Werner, par Sophie Scholl ou le colonel-comte Klaus von Stauffenberg, rebelles à l'image de l'héroïne antique, et qui n'ont pas montré une grande fibre démocrate par leur indifférence envers les lois de la cité. L'homme comme « mesure de toute chose », donc adepte de ces lois, c'est le thème d'une autre pièce de Sophocle où Œdipe est, à l'instar de Créon, détaché de toute idée de rapport au sacré, de la croyance à une justice divine. Et, de la guerre du Péloponnèse à la guerre de 14-18, c'est à peu près le même scénario qui se répète, du fait que l'homme est plutôt dans la démesure, l'hybris, que dans la mesure où il croit évoluer. En cela, les enseignements du mythe peuvent lui ouvrir les yeux, pointer ce que les lois humaines peuvent avoir de néfaste.
Même si Werner tente quelques rapprochements entre les Évangiles et le mythe qui peuvent paraître hasardeux – Antigone considérée comme figure christique parce qu'elle montre une certaine compassion et qu'elle préfère obéir aux lois divines... comme si les desseins de Zeus pouvaient rejoindre ceux du Dieu des chrétiens – , il n'en reste pas moins que Le temps d'Antigone nourrira utilement la réflexion. L'essayiste se distancie de l'actualité immédiate pour puiser aux sources de notre civilisation et nous entretenir, bien plus que d'Antigone, de violence, d'audace et d'autonomie dans un monde humain, trop humain.

lundi 18 janvier 2016

L'Écologie radicale (Frédéric Dufoing)

Voici une présentation des courants de l'écologie qui ne croient pas, ou ont cessé de croire, dans la compétence des politiques pour sauver la planète. Ils sont essentiellement radicaux dans leur pensée plutôt que dans leurs actes (mis à part quelques mouvements musclés comme Earth First). Objecteurs de croissance, ils ne croient pas à l'oxymore du développement durable mais à une continuité possible entre nature et culture. Contre les calculs utilitaristes d'une société organisée de manière hiérarchique, ils en appellent à la constitution de sociétés organiques et en particulier à l'établissement d'une vraie démocratie – directe, autrement dit où le peuple s'exprime vraiment. Ils encouragent à la création de « biorégions autosuffisantes » où les produits alternatifs suppléent les produits d'importation. Ainsi prônent-ils la préservation des savoir-faire et des savoirs vernaculaires et, partant, se déclarent partisans de la relocalisation et du « consommer local ». Les acteurs de ce mouvement sont nombreux et leurs solutions diverses et variées. Biorégionalistes, anarcho-primitivistes, décroissantistes, éco-agrariens... Ces penseurs radicaux se sont quasi tous inspirés de Thoreau, de John Muir et d'Aldo Leopold. Ils se nomment Jacques Ellul, Bernard Charbonneau, Wendel Berry, Ivan Illich, Théodore Kaczynski (Unabomber), Serge Latouche. Une analyse intéressante bien qu'on puisse déplorer qu'aucune allusion ne soit faite aux travaux du finlandais Pentti Linkola (aux écrits toujours pas disponibles en français !), de Pierre Rhabi et d'Alain de Benoist.

Le soleil et l'acier (Yukio Mishima)

Mishima, auquel le genre du roman ou de la nouvelle ne suffisait pas pour exprimer ses sentiments, entreprend d'écrire Le soleil et l'acier qui paraîtra l'année de sa mort volontaire.
Il y évoque ce qu'il nomme l'artifice des mots, mots dont il s'est servi pour composer son œuvre, élément contradictoire avec l'action, où la réalité s'exprime pleinement, mais aussi l'importance du corps, et l'on sait à quel point l'écrivain était adepte de l'exercice physique.
Mishima veut en effet éduquer son corps, concilier aventure intellectuelle et effort physique, faire que la chair puisse inspirer l'esprit. « Une forte musculature, un ventre tendu et une peau rêche, écrit-il, devaient corresponde respectivement à un esprit combatif et intrépide, à une capacité de juger intellectuellement sans passion et à un tempérament robuste. » Puisque une pensée sans force ne serait évidemment pas concevable.
Il annonce aussi dans ces pages son seppuku. Avec la nécessité de donner la mort, de manière noble et romantique à un corps en pleine possession de ses moyens. « Garder la mort présente à l'esprit jour après jour », formule-t-il car il ne veut pas évacuer cette immanence de ses préoccupations quotidiennes. Il évoque d'ailleurs la mort à la fleur de l'âge « que les Grecs enviaient comme le signe que l'on était aimé des dieux ». Et c'est aussi au héros auquel Mishima rend ici hommage ; le héros qui a renoncé à vivre dans ce monde parce qu'il n'est plus conforme à ce qu'il en attend. Une lecture qui apportera aussi un utile éclairage sur le Samouraï d'Occident de Dominique Venner.


Jean Giono pour une révolution à hauteur d'hommes (Édouard Schaelchli)


En 1935, Giono note dans son journal qu'il se sait « seul sans doute et sans doute suspect ». C'est l'époque du Contadour. Un an après, il publie Les Vraies Richesses. Ce livre, qui va bien au-delà du pacifisme, rencontrera un vif succès, en particulier chez les jeunes. Il marque le point de départ d'une série d'écrits dont Édouard Schaelchli propose un choix d'extraits commentés : Triomphe de la vie, Le Poids du ciel, Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix. Giono y fait figure de prophète, mais aussi de contempteur de la croissance et de la logique faustienne. Chantre de la terre et de la paysannerie, il fut, confie Schaelchli « littéralement obsédé par la possibilité d'un soulèvement paysan, d'une jacquerie généralisée à laquelle rien ne pourrait résister. » Après 1942, Giono ne publiera plus d'essai idéologique, se résoudra à raconter des histoires, peut-être habité par une profonde déception, déçu que cette révolte paysanne ne soit pas advenue. Il faut être reconnaissant à l'auteur de ce petit éloge d'avoir su remettre quelques pendules à l'heure, en particulier sur la légende d'un Giono collaborateur ou partisan d'une révolution nationale. La contestation de l'auteur de Regain s'est située essentiellement par rapport à l'« exploitation de l'homme et de la nature ». Tout simplement. Mais c'est déjà beaucoup. D'autant que son combat redevient d'actualité.

lundi 27 juillet 2015

Nietzsche ou la sagesse dionysiaque (Rémi Soulié)

Comme le fait remarquer Rémi Soulié, la pensée de Nietzsche, en ce qu'elle est fragmentaire, trouve une correspondance avec les membres dispersés de Dionysos. Mais elle est surtout tellement riche qu'on peut encore lui trouver des sens cachés ou proposer de nouveaux angles d'éclairage. En faisant le pari de déceler une sagesse dans le mythe du dieu au thyrse, Rémi Soulié n'ignore pas ce qui caractérise celui-ci : passion, enthousiasme, ivresse, fête, folie, à quoi s'ajoute ce tempérament tragique qui fut source d'inspiration principale du théâtre antique. Mais Dionysos est aussi un poète virtuose de la danse et adepte de la vie intense. Si l'on doit voir en lui de la sagesse, ce n'est pas celle qui s'ébat en tout cas dans un monde d'esclaves devenus maîtres et de forts fragilisés. Cette sagesse divine ne se nourrit pas de modération et de tempérance ; elle n'est pas vie calculée, encombrée de malades et d'apothicaires, d'où on aura évacué le maximum de risques. Nietzsche l'énonce sans détours :
« C'est la folie qui aplanit le chemin de l'idée nouvelle (…), les hommes d'autrefois étaient bien plus près de l'idée que là où il y a de la folie il y a aussi un grain de génie et de sagesse. » Le sage dionysien est celui qui dit oui à la vie, c'est-à-dire à soi-même et à toute l'existence. Donc un élément qui a pris ses distances avec l'esprit de troupeau, un entrepreneur de démolition et un créateur. Voilà la sagesse au sens extra-moral.

Cet essai, étayé de percutantes citations, enchantera ceux qui se sont donné pour compagnon de route l'ermite de Sils Maria, mais aussi les amateurs de mythe et de philosophie non conforme.

La Vie des hommes (Olivier Bardolle)


On sait en compagnie de qui Bardolle voyage : H. G. Wells, Ortega y Gasset, Péguy, Bernanos, Lévi-Strauss, Baudrillard, Debord, Serge Latouche... Pas franchement des penseurs et écrivains « en phase avec leur époque », pour reprendre un terme cher aux gardiens de la pensée unique. Bardolle annonce la couleur dans son petit texte Le délicieux vertige de la dissolution. Car c'est de décadence et de dissolution que l'auteur va nous entretenir tout au long de cette suite d'essais parus entre 2003 et 2012. Ceux qui ne connaissent pas Olivier Bardolle découvriront un style sans forfanterie ou circonvolutions, émaillé de pertinentes réflexions. Il y en a, dans ces presque 800 pages, pour tous les goûts. Des fragments : Le Monologue implacable, dédié à Cioran, et La Vie des jeunes filles, dont les adeptes du féminisme pur et dur aux œillères étroites doivent absolument s'abstenir de la lecture. Après une réflexion sur le mensonge (Du ravage du manque de sincérité dans les relations humaines), Bardolle confie son pessimisme sur le devenir de notre civilisation (L'agonie des grands mâles blancs sous la clarté des halogènes). Il signe un Petit traité des vertus réactionnaires, dédié à Philippe Muray et à peine moins réjouissant (mais assez jouissif) et préfacé par Éric Naulleau. Également à lire, une très lucide étude sur la littérature d'où il ressort que celle-ci n'est désormais que ressassement et qu'il n'y a à sauver de notre époque, semble-t-il, que quelques phénomènes, en l'occurrence Proust, Céline et... Houellebecq. Bien entendu, ce n'est pas exprimé aussi crûment, mais le propos ne manque pas d'intérêt. En tout cas, le « parisianisme autosatisfait ne date pas d'aujourd'hui ».
Pour celles et ceux qui n'auraient pas fréquenté Bardolle, c'est le moment de se lancer. Je vais peut-être faire grincer des dents, mais il me semble plus essentiel que Muray qui tournait un peu en rond dans le giron de ses obsessions (paix à son âme tout de même). En tout cas, cette Vie des hommes, des jeunes filles et de bien d'autres entités, vaut le détour.

samedi 25 juillet 2015

Les Titans et les dieux (Friedrich Georg Jünger)

Qui s'intéresse à la mythologie n'apprendra rien d'essentiel à la lecture de ce choix de textes issus de trois ouvrage de F. G. Jünger (le frère de Ernst). Ce livre a cependant deux mérites : remettre en mémoire les principaux épisodes et traits relatifs au Mythe, et faire connaître un auteur assez peu traduit en français. L'ouvrage aurait pu s'appeler ''Les Titans et les Géants contre les dieux'', car c'est en gros le thème de cette compilation. Il y est aussi question de la place de l'homme, technicien qui « s'est donné pour but de dompter subjuguer par la violence la nature élémentaire », dixit Jünger. Du côté des Titans, il y a Prométhée, l'ami de l'homme, animé d'une réelle volonté propre. Un chapitre de l'ouvrage est titré « L'homme titanesque » ; l'homme y est vu comme plaçant « une confiance sans borne dans ses propres forces (…) à la manière de Prométhée ». C'est une des parties la plus intéressante de ces pages avec les deux longues évocations de Pan et de Dionysos, peut-être les figures les plus proches de l'homme avec Prométhée, du moins les plus impliqués dans la vie de celui-ci. Ici, Jünger prend le temps de développer son sujet. Pan, mi-homme, mi-dieu dans l'apparence qu'il se donne, s'endort quand le soleil est au zénith et brûlant, à midi. « Il est nu, il se couche à la belle étoile, mariage et propriété ne sont pas son affaire. » Il est rétif à la ville, contrairement à Dionysos aux multiples figures, tantôt éphèbe, tantôt vieux, chauve et barbu,« dieu à transformations et qui transforme les humains ». Si le dieu au thyrse commerce lui aussi avec les nymphes, il est très entouré – ménades, félins, taureaux, serpents –, et les cortèges ainsi formés autour de lui viennent à la ville pour célébrer des fêtes où, bien sûr, le vin n'est pas absent. Dionysos aime la foule en fête, il est « éveilleur de tout plaisir profond, explorateur des cimes et des abîmes de la vie ». Jünger déplore, à juste titre, d'avoir tourné le dos à cette « festivité de la vie », telles les Grandes Dionysies de mars à Athènes ou la Fête des fous de Noël au Moyen Âge. Et il demande : « qu'avons-nous que l'on puisse mettre à la place ? » (On n'a toujours pas la réponse.)
On trouve également une place pour Zeus, Apollon, les héros Héraclès et Achille, ainsi que des propos sur le mythe et la tragédie d'un réel intérêt. Si Dionysos est à « l'origine de toute représentation du mythe sur la scène tragique », le mythe, quant à lui, « n'entre pas dans les spéculations sur l'éternel et l'infini. Pour lui, les dieux sont là dans leur présence impérissable ». C'est ce qui fait toute la différence avec une religion historique qui opère un clivage entre temporel et spirituel et ne se risque pas aux représentations.

À noter, en fin de volume, une intéressante biographie rédigée par Alain de Benoist.

jeudi 2 avril 2015

En territoire ennemi (Didier Goux)

En territoire ennemi, Didier Goux s'y sent assurément. Il n'est qu'à aller consulter son blogue. Ses réactions vis-à-vis de cette époque, à laquelle décidément il s'accorde avec difficulté et qui nourrit son inspiration, ne s'adressent ni aux tièdes ni aux repentants... Mais ce livre qui puise dans ses textes livrés à la Toile est loin d'être une compilation de ruminations et d'humeurs. On trouve dans ces pages des réflexions, des analyses parfois d'un jour, parfois plus profondes mais d'une grande lucidité. Ce sont celles, tour à tour d'un citoyen (quoique ce terme ne soit pas le plus approprié pour un anti-moderne de la trempe de l'auteur), d'un lecteur compulsif, d'un époux, d'un mâle blanc hétérosexuel modérément chrétien et qui aime la vie et ses plaisirs. Au sein de ces 400 pages, il y a ce qui fut : principalement la musique et la littérature (Proust, Dostoïevski, Balzac...) ; des âges révélateurs d'une culture servie par de réels talents et appelée à nous survivre. Il y a aussi cette époque, « la nôtre », envers laquelle Goux se montre nettement plus polémique et intempestif. Il y évoque la figure de son ami Renaud Camus et de Philippe Muray (avec lequel Goux écrivit en alternance quelques centaines de volumes de la série Brigade Mondaine !). On pourra lire dans cette section ses plus percutantes formules, telle celle-ci : « (…) nous plaignons les malheureux progressistes de continuer à errer comme ils font dans les brouillards de leur jeunesse attardée »... Et puis il y a ce qui est éternel, pas toujours visible, les choses, la condition humaine et animale. C'est, le plus souvent, une succession de scènes vues ou vécues qui peuvent sembler anodines et innocentes mais que l'auteur, peu enclin à sacrifier à l'air d'un temps saturé par l'ingénuité de l'idéologie des droits de l'homme, replace dans la réalité de leur dimension. Les voyages en train, le mariage, le rituel des apéritifs, le tourisme de masse, l'Éducation nationale, le droit du sang, l'homophobie, la religion, la grande famille du monde de l'édition et du cinéma, le bon emploi des mots, les méfaits du communisme et de l'islam, le journalisme (milieu que Goux connaît bien pour travailler dans la presse à scandale), les blogueurs, et bien plus encore : dans ces textes, où se mêlent habilement sagacité et alacrité, chacun trouvera largement de quoi picorer et faire son miel.


dimanche 5 octobre 2014

Le sexe et l'effroi (Pascal Quignard)




Pascal Quignard est un connaisseur et un adepte du monde romain, mais pas n'importe lequel. Avec Albucius, il nous avait proposé une petite anthologie de textes licencieux. Avec Le sexe et l'effroi, (on se demande bien d'ailleurs vraiment où est l'effroi), il s'intéresse à un e Rome adepte de Bacchus et de Vénus. Il revisite le mythe et l'Histoire avec talent, nous rappelle que la vertu romaine est avant tout virilité, que Romus et Rémulus sont nés du viol de Rea Silvia par Mars, que les foyers étaient décorés de nombreuses statuettes obscènes, que chaque rapport amoureux était régi par la nécessité de préserver la caste, et que tant que l'esclave ne pédiquait pas son maître la morale était sauve. La sève virile, l'ébullition de Vénus contre l'ordre de la cité : tel fut le combat des Latins. Ovide, Messaline, Apulée et Horace en firent leur miel ; Juvénal la matière de ses « Satires ». L'on apprendra aussi que, bien avant l'arrivée des chrétiens, Rome se moralisa, s'auto-réprima pour tomber toute cuite dans les griffes de Paul de Tarse, de Grégoire et d'Athanase. Finies les baignades des jeunes vierges nues dans les flots marins et la dégustation du con des patriciennes qui se prostituaient pour honorer les dieux. O tempora ! O mores !


Les larmes d'Eros (Georges Bataille)


Bataille, après en être passé par là, a pourfendu la bigoterie. Il a mis en scène la dépravation, les capacités de l'être humain à déchoir. Mais il a montré par la même occasion que celui-ci pouvait s'émanciper d'une morale réductrice lui interdisant d'entrevoir ses limites. Dressé contre les dogmes judéochrétiens, Bataille débusque une activité sexuelle non utilitaire et dont l'égoïsme serait le principal moteur. Face à la mort se dresse Eros, porteur de forces vives. Mais la volupté ne donne rien, ni acquisition ni accroissement de quoi que ce soit ; elle annonce une perte – qui va exactement à l'opposé de la valeur travail. Elle est activité désordonnée qui conduit censément à la transgression de l'interdit sous le patronage de Dionysos. C'est pourquoi les « bonnes consciences » ont voulu priver l'érotisme de son caractère sacré pour lui prêter les plus mauvais desseins. Ce que Bataille déplore évidemment. Ce petit essai peut, certes, déranger. Mais il change de l'insipide soupe idéologique servie par les prêcheurs d'un siècle qui, à peine commencé, donne déjà des signes d'anémie.

vendredi 12 septembre 2014

La société de consommation (Jean Baudrillard )



Faut-il lire ou relire cette longue réflexion sur notre société de consommation, ses mythes et ses structures ? Sans doute. Car la Révolution de l'Abondance est toujours d'actualité, les mêmes causes produisant les mêmes effets. Entre l'amoncellement de signes et de messages, la succession ininterrompue des besoins et des satisfactions, la dénaturation et la falsification de l'objet et de l'événement, l'économie de marché n'a pas renoncé à déposséder l'individu de lui-même ; les médias, les pouvoirs se chargent de dire à chacun pris dans la masse ce qu'il est et ce qu'il désire. Une telle sollicitation, qu'elle s'effectue sous forme de prophylaxie morale et sociale ou de laxisme paternaliste, est essentiellement relayée par les journalistes et les publicitaires. Cette dénégation de la rareté entraîne, bien entendu, des dysfonctionnements particuliers : violence, fatigues, somatisations, indifférence politique face à un simulacre de démocratie directe (Baudrillard parle de « dérision du suffrage universel »). Le discours n'a rien de nouveau mais, depuis 1970, date de la rédaction de cet essai, le « délit d'atteinte à l'intelligence » constitue la marque principale de la modernité. Debord et le mouvement situationniste avaient déjà levé un coin de voile sur ce phénomène. Baudrillard tire le rideau et révèle l'imposture d'un système organisé autour de la passivité, de l'acceptation et de la fascination.


mercredi 10 septembre 2014

Sylla (François Hinard)

Le personnage de Sylla est assez mal connu. Son règne marqua pourtant l'histoire de Rome de manière déterminante, puisqu'il va mettre un terme à la République et ouvrir la voie de l'Empire. Lorsque, en - 88, Sylla revêt les insignes du pouvoir, l'Urbs est pour la première fois profanée en ses murs par des troupes armées, celles de Caius Marius. C'est une année inaugurant une période de guerres civiles qui imposera à Sylla de livrer d'incessants combats sur plusieurs fronts. Sans oublier de repousser pour autant l'ennemi extérieur. Après ses victoires contre Jugurtha et Mithridate, sa popularité grandissante inquiéta la République. Ainsi, et assez paradoxalement, alors qu'il combattait pour la sécurité de Rome, celle-ci le déclarait ennemi public, faisait raser sa maison et persécutait les siens.
Sylla dépensa une grande énergie à se débarrasser des marianistes, partisans de Caius Marius. À ce titre, il a été déconsidéré par ceux qui lui ont succédé, en particulier César et Cicéron. Et son personnage a été longtemps associé dans l'histoire à l'image d'un tyran sanguinaire. En fait, il lui aura fallu sans cesse composer et naviguer dans une époque de fureur, de massacres, de proscriptions, de fratricides, de suicides et d'exécutions collectives.
Sylla excella surtout, comme le souligne François Hinard, dans l'art de la guerre et de la stratégie. Ce que ses victoires de Chéronée et d'Orchomène, où il triompha d'un ennemi en nombre très supérieur, confirmèrent de manière éclatante. Mais sa principale qualité tint dans ce qu'il sut motiver des troupes ''prolétarisées'', vidées peu à peu de tout idéal patriotique, et dont le sens du combat était réduit ou associé à l'obtention d'un butin. Il savait redresser les situations qui s'annonçaient désespérées, comme à Orchomène, en engageant personnellement le combat. Et alors que Rome avait proclamé sa déchéance, ses soldats continuèrent à le servir, même après qu'il leur eût annoncé qu'il faudrait prolonger leur campagne militaire de deux ans.