lundi 8 septembre 2014

Gazelles


Déconnectez-vous ! (Rémy Oudghiri)


Le propos de l'auteur, qui surfe sur la vague du Indignez-vous !, est simple : il est grand temps de maîtriser son rapport aux nouvelles technologies qui créent de la dépendance. Autrement dit : survivre sans internet et téléphone portable. Qui est prêt à tenter l'expérience ? De plus en plus d'individus et de structures s'y essayent et font figure, en la matière, de pionniers face à une somme colossale d'intérêt en jeu, à commencer par la publicité. Car l'ultra performance ne donne pas pour autant plus de sens à la vie. Elle est même porteuse de « performances insignifiantes ». En tout cas pour le consommateur, puisque les multinationales, par le biais de cette technologie, collectent de leur côté une information très signifiante et significative...
La connexion est aussi cause de déconcentration, notre capacité d'attention s'en trouve dépréciée (par exemple, il est prouvé qu'il est de plus en plus difficile aux internautes assidus de lire un livre). De fait, la connexion nous déconnecte. Et l'on commence à voir des intoxiqués opter soudain pour le mode déconnecté. Ce que font, par exemple au Japon, les Mori Girls, ou ''filles de la forêt'', qui optent pour le « ralentissement et le retour aux traditions ».
La meilleure manifestation du désir de liberté semble donc être la reconnexion à soi-même. Il y a des vertus dans le silence, la solitude, l'oisiveté. Et l'auteur de nous orienter vers quelques lectures de références, de Jean-Jacques Rousseau à Sylvain Tesson en passant par David Thoreau, grand contempteur de la technologie. Ces hommes ont vécu et c'est ce que préconise Rémy Oudghiri : ne pas oublier de vivre. Cela commence tout simplement par savoir s'étonner et lever les yeux vers le ciel.

Dans les Alpilles


En route vers l'ouest (Jim Harrison)





Jim Harrison est un adepte du poète Gary Snider et il ne s'en cache pas. Dans En route vers l'ouest, on retrouve l'Indien déjanté Chien Brun parti à la recherche d'une peau d'ours égarée du côté de people de Santa Monica amateurs de reliques authentiques. Mais on appréciera aussi l'histoire d'un Joe trépané qui a choisi de vivre dans une caverne et suspend son hamac à vingt mètres au-dessus du sol. Voilà trois croustillantes nouvelles en tout cas pleines de d'air pur et d'impératifs libertins - où l'on voit de vieux schnocks s'offrir quelques revigorantes parties de jambes en l'air, Viagra aidant ou pas. Harrison a un style bien à lui qu'il émaille de formules tout à fait salutaires. "Ni les livres ni la télévision ne parviennent à extrapoler un monde qui se découvre à pieds, ainsi que l'ont appris nos ancêtres", proclame un de ses héros. Et, selon cet adage, l'écrivain met en scène des personnages égarés dans un monde techno-marchand auquel ils se sentent étrangers, et qui parcourent avec bonheur les infinités du Michigan et du Montana en pêchant, en bivouaquant et en s'octroyant des nuitées à la belle étoile que la pluie ne décourage pas. Ainsi qu'il l'écrit : "la vie dans les bois vous prépare seulement à la vie dans les bois", ce qui est déjà exceptionnel par les temps qui courent ! Un must de la littérature U.S. contemporaine.

Pont du Gard


De la France (Cioran)


Ce petit traité composé dans le Paris occupé de 1941 nous entretient de la France et de son goût désormais affirmé pour la décadence. Cioran aime et admire pourtant cette France où il a trouvé asile. Il s'est abreuvé au style de ses moralistes, a vibré à la fréquentation des œuvres de ses poètes et de ses musiciens. Cependant, il ne peut s'empêcher de la vilipender avec le cynisme et la rage froide qui plus tard s'affirmeront dans son Bréviaire des vaincus. Il se sent fécondé par la vue de ces Français des croisades devenus Français du bien-être et de l'ennui, « de la cuisine et du bistrot ». Il note avec une fiévreuse jubilation que le spectacle de ces combats menés désormais pour la réplétion et l'opulence ouvrent peut-être la voie à l'épuisement général des autres nations. Ce peuple « qui se momifie dans le doute », qui vit sur les ruines des exploits du passé et qui cependant parvient à être dégoûté de lui-même le fascine. (« Un pays tout entier qui ne croit plus à rien, quel spectacle exaltant et dégradant ! ») Une diatribe chargée de considérations intempestives mais ô combien lucides qui méritait d'être enfin révélée au grand public.

Lac de Born (Aubrac)


La Vouivre (Marcel Aymé)


Marcel Aymé, le Franc-Comtois, nous immerge dans un pays de bois, de champs, d'étangs et de légendes.
Si la figure de vouivre n'es pas vraiment au centre de cette histoire, sa présence monopolise les esprits de Vaux-le-Dévers et des environs. L'a-t-on vue se baigner nue, sa robe de lin blanc et son précieux diadème déposés sur la rive mais gardés par une armée de vipères vigilantes et dévouées ? Y croit-on seulement ? Les êtres balancent entre la superstition et l'évidence des sens, du maire laïcard au curé soucieux de préserver la paix dans sa paroisse que les croyances païennes n'ont pas tout à fait désertée. Le maire tremble devant son député, le curé devant l'évêché... Chacun a vu la Vouivre mais aucun n'irait l'avouer à l'autre. Cela dérange évidemment les dogmes qu'on imaginait solidement installés.
La Vouivre se confie à Arsène, jurant qu'elle n'a pas affaires avec le diable ; elle est juste une fille « sans mystère », amoureuse des bois de l'étang, de la rivière et des saisons. « Le ténébreux, dit-elle encore, c'est toi. Dans ta tête de bois, tout est noyé d'ombre et de brouillard. Mais depuis que les prêtres d'infini sont venus vous détourner de vos dieux, vous êtes tous comme ça, les Jurassiens. »

Survivante d'une divinité des sources celtiques ou jeune fille fantasque ? Nul ne le saura vraiment.... Mais ce roman plein de fraîcheur, de volupté et de panthéisme, de la veine des histoires d'Henri Vincenot, peut figurer en bonne place dans la bibliothèque de l'amateur de littérature exigeant.

Reims


La folie de Dieu (Peter Sloterdijk)


Pour nous entretenir de la folie monothéiste – du moins des folies que génère et entretient la foi en un Dieu conceptualisé –, le philosophe Peter Sloterdijk ne va pas faire dans l'euphémisme. Il commence par associer les adeptes des différentes religions révélées à des patients sous Prozac ou Valium eux-mêmes éduqués par des fondateurs en état d'excitation « maniaco-apocalytiques ». Après quoi, l'auteur sonne le rappel de quelques éléments historiques marquants.

La chrétienté en premier lieu qui, de persécutée, devient persécutrice dès lors qu'elle s'allie au pouvoir séculier. Paul de Tarse et saint Augustin vont nettement contribuer à doter cette forme de religion, à la base juive déviante, d'une forte charge de ''névrotisation''. La théorie de la prédétermination, telle qu'ils l'énonçaient et la soutenaient, tendait à envoyer en effet la majorité des âmes en enfer sans possibilité de rachat. Il faudra attendre les XIIème et XIIIème siècle pour que l'invention du purgatoire vienne atténuer le « système le plus abyssal de l'histoire des religions ».
Vinrent ensuite les ordres missionnaires, ainsi que la Réforme. Catholicisme et protestantisme vont dés lors travailler, selon Sloterdijk, à établir un « universalisme incontrôlé », à la nature hystérique, débouchant lui-même sur un « fascisme du bien ».
Lorsqu'il traite de l'islam, l'auteur n'est pas plus tendre. Il rappelle que Mohammed était davantage guerrier que prophète. Les conquêtes militaires qui suivirent la mort de celui-ci ne sont donc pas fortuites. La bigoterie orientale mit un terme aux conquêtes, à la science et aux arts. L'islam (qui signifie « soumission ») n'a plus été alors qu'une suite d'inclinations et de prosternations. Tout rentra dans la récession et l'obscurantisme ranci. Aux croisades succédèrent de nouvelles humiliations dues à la colonisation. Ce qui a partiellement permis à ces pays de sortir du marasme c'est la découverte du pétrole sur leur sol et l'expansion démographique de leurs populations. Mais ils se heurtent désormais et douloureusement à la modernité... Une nouvelle forme de domination et d'humiliation puisqu'elle pointe la nature de leur arriération.
Sloterdijk évoque ensuite, et plus généralement, les déficiences qu'entraînent chez l'homme l'adoption d'une religion et qui le maintiennent dans un statut d'infériorité et d'acculturation permanents – névroses, servitudes, expiations. Mais les Lumières, note-t-il, furent également une forme de religion, « monothéiste de niveau supérieur », dans laquelle quelques articles de foi universels ont acquis une validité dogmatique. Il en sera de même avec le communisme au « caractère haïssable (…) qui a atteint un niveau bien plus élevé que sous l'hitlérisme » en terme de destruction de vies humaines. Ainsi, les drames chinois et soviétique furent une « parodie de l'histoire de la religion ». Il n'en reste pas moins que, toute dictature évacuée, ce sont les mêmes codes religieux traditionnels qui continuent à dicter les modes de conduite et de pensée. Et c'est bien la croyance en « l'homme universel » qui a abouti au chaos indifférentiel contemporain. Comme quoi universalisme rime bien avec folie et archaïsme. À cette situation, Sloterdijk ne livre pas vraiment de solution (même s'il prend soin d'invoquer les Grecs et Nietzsche), mais il encourage à ce que les religions historiques soient vues avec cette potentialité à affecter gravement les esprits et les intelligences qu'elles portent en elles depuis toujours.


Les Droites (massif du mont Blanc)


Dernier problème (Michel Angelini)




On a aimé cette BD, fruit d’un professionnel de la montagne, qui montre de surcroît un coup de crayon très sûr. Pour Angelini, la montagne est sombre, il la croque sans économiser le trait, ce qui nous la rend encore plus inquiétante. Surtout lorsqu’il s’agit d’une interminable et verticale face nord faite de glace et de rocher pourri où deux cordées s’affrontent.
On a aussi apprécié que le même, en tant que scénariste, traite le sujet de la montée du nazisme dans les Alpes suisses de 1937 sans le manichéisme de circonstance. (Les méchants ne sont pas forcément ceux qu’on croit.)

Une histoire pleine de suspens et de rebondissements dans une ambiance très « acide lactique ». On en a presque les doigts moites. Un album de très bonne facture. On attend les autres avec impatience.

Temple romain de Château-Bas (13)


Tacite, ses vérités sont les nôtres (Xavier Darcos)


Xavier Darcos est membre de l'Institut et docteur en études latines. Il était tout désigné pour évoquer l'oeuvre de Tacite. Tâche dont il s'acquitte brillamment. L'auteur des Annales et des Histoires a procédé à une analyse sans compromis sur l'histoire de ses contemporains et ceux qui leur ont précédé. Mais il ne se contente pas de rapporter les faits : il en tire les leçons nécessaires. Rome n'a pas su, selon lui, trouver la voie "entre une résistance stérile et une servilité déshonorante, trouver une route exempte de bassesse et de périls". Et ce ne sont pas, dans le cours de l'Histoire, les mœurs qui remplacent les mœurs mais les hommes qui remplacent les hommes, et le plus souvent des hommes exempts de vices plutôt que doués de vertus. Ainsi, il dit de Corbulon qu'il "avait une tâche plus lourde face à la mollesse des soldats que contre la perfidie des ennemis". Et que d'autres excellaient dans l'art de faire passer leur inertie pour de la sagesse. De citations en citations, sans omettre d'ajouter sa touche personnelle, Xavier Darcos nous fait découvrir ou redécouvrir un habile narrateur doublé d'un observateur implacable, et le lecteur ne s'ennuie pas.

Dans le massif de Belledonne