lundi 8 septembre 2014
Déconnectez-vous ! (Rémy Oudghiri)
La
connexion est aussi cause de déconcentration, notre capacité
d'attention s'en trouve dépréciée (par exemple, il est prouvé
qu'il est de plus en plus difficile aux internautes assidus de lire
un livre). De fait, la connexion nous déconnecte. Et l'on commence à
voir des intoxiqués opter soudain pour le mode déconnecté. Ce que
font, par exemple au Japon, les Mori Girls, ou ''filles de la
forêt'', qui optent pour le « ralentissement et le retour aux
traditions ».
La
meilleure manifestation du désir de liberté semble donc être la
reconnexion à soi-même. Il y a des vertus dans le silence, la
solitude, l'oisiveté. Et l'auteur de nous orienter vers quelques
lectures de références, de Jean-Jacques Rousseau à Sylvain Tesson
en passant par David Thoreau, grand contempteur de la technologie.
Ces hommes ont vécu et c'est ce que préconise Rémy
Oudghiri : ne pas oublier de vivre. Cela commence tout
simplement par savoir s'étonner et
lever les yeux vers le ciel.
En route vers l'ouest (Jim Harrison)
De la France (Cioran)
Ce
petit traité composé dans le Paris occupé de 1941 nous entretient
de la France et de son goût désormais affirmé pour la décadence.
Cioran aime et admire pourtant cette France où il a trouvé asile.
Il s'est abreuvé au style de ses moralistes, a vibré à la
fréquentation des œuvres de ses poètes et de ses musiciens.
Cependant, il ne peut s'empêcher de la vilipender avec le cynisme et
la rage froide qui plus tard s'affirmeront dans son Bréviaire
des vaincus. Il se sent
fécondé par la vue
de ces Français des croisades devenus Français du bien-être et de
l'ennui, « de la cuisine et du bistrot ». Il note avec
une fiévreuse jubilation que le spectacle de ces combats menés
désormais pour la réplétion et l'opulence ouvrent peut-être la
voie à l'épuisement général des autres nations. Ce peuple « qui
se momifie dans le doute », qui vit sur les ruines des exploits
du passé et qui cependant parvient à être dégoûté de lui-même
le fascine. (« Un pays tout entier qui ne croit plus à rien,
quel spectacle exaltant et dégradant ! ») Une diatribe chargée de considérations intempestives mais ô combien
lucides qui méritait d'être enfin révélée au grand public.
La Vouivre (Marcel Aymé)
Si
la figure de vouivre n'es pas vraiment au centre de cette histoire,
sa présence monopolise les esprits de Vaux-le-Dévers et des
environs. L'a-t-on vue se baigner nue, sa robe de lin blanc et son
précieux diadème déposés sur la rive mais gardés par une armée
de vipères vigilantes et dévouées ? Y croit-on seulement ?
Les êtres balancent entre la superstition et l'évidence des sens,
du maire laïcard au curé soucieux de préserver la paix dans sa
paroisse que les croyances païennes n'ont pas tout à fait désertée.
Le maire tremble devant son député, le curé devant l'évêché...
Chacun a vu la Vouivre mais aucun n'irait l'avouer à l'autre. Cela
dérange évidemment les dogmes qu'on imaginait solidement installés.
La
Vouivre se confie à Arsène, jurant qu'elle n'a pas affaires avec le
diable ; elle est juste une fille « sans mystère »,
amoureuse des bois de l'étang, de la rivière et des saisons. « Le
ténébreux, dit-elle encore, c'est toi. Dans ta tête de bois, tout
est noyé d'ombre et de brouillard. Mais depuis que les prêtres
d'infini sont venus vous détourner de vos dieux, vous êtes tous
comme ça, les Jurassiens. »
Survivante
d'une divinité des sources celtiques ou jeune fille fantasque ?
Nul ne le saura vraiment.... Mais ce roman plein de fraîcheur, de
volupté et de panthéisme, de la veine des histoires d'Henri
Vincenot, peut figurer en bonne place dans la bibliothèque de l'amateur de littérature exigeant.
La folie de Dieu (Peter Sloterdijk)
Pour nous entretenir
de la folie monothéiste – du moins des folies que génère et
entretient la foi en un Dieu conceptualisé –, le philosophe Peter
Sloterdijk ne va pas faire dans l'euphémisme. Il commence par
associer les adeptes des différentes religions révélées à des
patients sous Prozac ou Valium eux-mêmes éduqués par des
fondateurs en état d'excitation « maniaco-apocalytiques ».
Après quoi, l'auteur sonne le rappel de quelques éléments
historiques marquants.
La chrétienté en
premier lieu qui, de persécutée, devient persécutrice dès lors
qu'elle s'allie au pouvoir séculier. Paul de Tarse et saint Augustin
vont nettement contribuer à doter cette forme de religion, à la
base juive déviante, d'une forte charge de ''névrotisation''. La
théorie de la prédétermination, telle qu'ils l'énonçaient et la
soutenaient, tendait à envoyer en effet la majorité des âmes en
enfer sans possibilité de rachat. Il faudra attendre les XIIème et
XIIIème siècle pour que l'invention du purgatoire vienne atténuer
le « système le plus abyssal de l'histoire des religions ».
Vinrent ensuite les
ordres missionnaires, ainsi que la Réforme. Catholicisme et
protestantisme vont dés lors travailler, selon Sloterdijk, à
établir un « universalisme incontrôlé », à la nature
hystérique, débouchant lui-même sur un « fascisme du bien ».
Lorsqu'il traite de
l'islam, l'auteur n'est pas plus tendre. Il rappelle que Mohammed
était davantage guerrier que prophète. Les conquêtes militaires
qui suivirent la mort de celui-ci ne sont donc pas fortuites. La
bigoterie orientale mit un terme aux conquêtes, à la science et aux
arts. L'islam (qui signifie « soumission ») n'a plus été
alors qu'une suite d'inclinations et de prosternations. Tout rentra
dans la récession et l'obscurantisme ranci. Aux croisades
succédèrent de nouvelles humiliations dues à la colonisation. Ce
qui a partiellement permis à ces pays de sortir du marasme c'est la
découverte du pétrole sur leur sol et l'expansion démographique de
leurs populations. Mais ils se heurtent désormais et douloureusement
à la modernité... Une nouvelle forme de domination et d'humiliation
puisqu'elle pointe la nature de leur arriération.
Sloterdijk évoque
ensuite, et plus généralement, les déficiences qu'entraînent chez
l'homme l'adoption d'une religion et qui le maintiennent dans un
statut d'infériorité et d'acculturation permanents – névroses,
servitudes, expiations. Mais les Lumières, note-t-il, furent
également une forme de religion, « monothéiste de niveau
supérieur », dans laquelle quelques articles de foi universels
ont acquis une validité dogmatique. Il en sera de même avec le
communisme au « caractère haïssable (…) qui a atteint un
niveau bien plus élevé que sous l'hitlérisme » en terme de
destruction de vies humaines. Ainsi, les drames chinois et soviétique
furent une « parodie de l'histoire de la religion ». Il
n'en reste pas moins que, toute dictature évacuée, ce sont les
mêmes codes religieux traditionnels qui continuent à dicter les
modes de conduite et de pensée. Et c'est bien la croyance en
« l'homme universel » qui a abouti au chaos
indifférentiel contemporain. Comme quoi universalisme rime bien avec
folie et archaïsme. À cette situation, Sloterdijk ne livre pas
vraiment de solution (même s'il prend soin d'invoquer les Grecs et
Nietzsche), mais il encourage à ce que les religions historiques
soient vues avec cette potentialité à affecter gravement les
esprits et les intelligences qu'elles portent en elles depuis
toujours.
Dernier problème (Michel Angelini)
On
a aimé cette BD, fruit d’un professionnel de la montagne, qui
montre de surcroît un coup de crayon très sûr. Pour Angelini, la montagne est
sombre, il la croque sans économiser le trait, ce qui nous la rend
encore plus inquiétante. Surtout lorsqu’il s’agit d’une
interminable et verticale face nord faite de glace et de rocher
pourri où deux cordées s’affrontent.
On
a aussi apprécié que le même, en tant que scénariste, traite le
sujet de la montée du nazisme dans les Alpes suisses de 1937 sans le
manichéisme de circonstance. (Les méchants ne sont pas forcément
ceux qu’on croit.)
Une
histoire pleine de suspens et de rebondissements dans une ambiance
très « acide lactique ». On en a presque les doigts
moites. Un album de très bonne facture. On attend les autres avec
impatience.
Tacite, ses vérités sont les nôtres (Xavier Darcos)
Xavier
Darcos est membre de l'Institut et docteur en études latines. Il
était tout désigné pour évoquer l'oeuvre de Tacite. Tâche dont
il s'acquitte brillamment. L'auteur des Annales et des
Histoires a procédé à une analyse sans compromis sur
l'histoire de ses contemporains et ceux qui leur ont précédé. Mais
il ne se contente pas de rapporter les faits : il en tire les leçons
nécessaires. Rome n'a pas su, selon lui, trouver la voie "entre
une résistance stérile et une servilité déshonorante, trouver une
route exempte de bassesse et de périls". Et ce ne sont pas,
dans le cours de l'Histoire, les mœurs qui remplacent les mœurs mais les hommes qui remplacent les hommes, et le plus souvent des
hommes exempts de vices plutôt que doués de vertus. Ainsi, il dit
de Corbulon qu'il "avait une tâche plus lourde face à la
mollesse des soldats que contre la perfidie des ennemis". Et que
d'autres excellaient dans l'art de faire passer leur inertie pour de
la sagesse. De citations en citations, sans omettre d'ajouter sa
touche personnelle, Xavier Darcos nous fait découvrir ou redécouvrir
un habile narrateur doublé d'un observateur implacable, et le
lecteur ne s'ennuie pas.
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